What do you Flair #38: Elisabeth de Feydeau

J’avais 16 ans quand ma mère m’a dit un jour : « On va choisir ton parfum de grande ». À l’époque, je portais Eglantine d’Yves Rocher et des parfums à la pomme que je rapportais d’Allemagne, où ils étaient très à la mode. Ma mère m’a emmenée dans une parfumerie où la conseillère de vente m’a fait quelques propositions : je me rappelle Caline de Jean Patou, Cristalle de Chanel… mais mes yeux se sont arrêtés sur le rayon Guerlain, où s’alignaient les vaporisateurs dits « sucrier de madame » de la marque : le nom de chaque parfum y était inscrit en lettres capitales, à la verticale, comme sur la tranche d’un livre. Moi qui préparais mon bac littéraire, ça m’a parlé. Et j’ai été particulièrement attirée par L’Heure Bleue, car le bleu est ma couleur préférée – celle qu’on m’a fait porter toute mon enfance pour souligner le bleu de mes yeux. J’ai demandé à le sentir. Et là, tout d’un coup, le bonheur. L’accomplissement. Qu’importe si la conseillère trouvait ce parfum un peu adulte pour la jeune fille que j’étais. J’ai immédiatement voulu ce parfum, comme quand ma prof de piano me jouait les premières mesures d’un morceau et que je savais d’emblée que j’avais envie de l’apprendre.

Je me suis souvent demandé pourquoi L’Heure Bleue m’avait saisie de cette façon. Je lui trouve une grande sensualité, un chic très parisien, mais je crois surtout que j’y retrouve des odeurs de mon enfance et de ma grand-mère adorée, qui habitait en face de chez nous à Paris. Elle était ma marraine, ma fée, et je porte son prénom. Ma grand-mère était née et avait grandi en Tunisie, près de Bousalem (anciennement Souk-el-Kémis), où ses parents avaient une exploitation de blé mais aussi d’oliviers et d’orangers. Arrivée à Paris pour passer son bac, elle y était restée et y avait fait sa vie, mais avait gardé tout autour d’elle des odeurs et des saveurs qui lui rappelaient le pays chéri de sa jeunesse, où elle retournait régulièrement : dattes, olives, fruits secs, épices… Elle avait chez elle une petite armoire qu’elle appelait « ma Tunisie ». Un très joli meuble de Delft dans lequel elle gardait tous ses trésors, dont une petite concrète de jasmin qu’elle me faisait parfois sentir, et la fleur d’oranger qu’elle adorait et dont elle parfumait son gâteau au chocolat. Ma grand-mère est morte subitement quand j’avais 6 ans. Un arrachement. Lorsque j’ai senti L’Heure Bleue 10 ans plus tard, toutes ces odeurs me sont revenues. J’y ai retrouvé la fleur d’oranger, bien sûr, mais aussi des notes sucrées de guimauve et des muscs qui m’ont rappelé la poudre de riz que mettait ma grand-mère adorée.

Je trouve à L’Heure Bleue une grande sensualité, un chic très parisien, mais je crois surtout que j’y retrouve des odeurs de mon enfance et de ma grand-mère adorée.

Au-delà de cet ancrage olfactif très fort, c’est tout un ensemble d’éléments qui m’a fait tomber amoureuse de L’Heure Bleue. Son nom a joué un rôle important – comme toujours quand on choisit un parfum. Je trouve sublime ce moment suspendu entre le jour et la nuit, surtout à Paris. Son année de création, 1912, me correspondait bien aussi : j’adore l’Art Nouveau, la peinture et la mode de la Belle Époque. Il y a une cohérence dans ce choix que j’ai fait à 16 ans et qui me suit jusqu’à aujourd’hui. Pour en avoir parlé avec d’autres addicts de L’Heure Bleue, on a du mal à porter autre chose une fois qu’on l’a adopté. Un des seuls que j’aime aussi beaucoup, c’est le N°5 de Chanel. Je trouve qu’il se marie bien avec L’Heure Bleue, alors j’en parfume mes foulards – soit avec l’extrait, soit avec l’eau de toilette où l’on retrouve la facture du N°5 originel des années 1920. Lorsqu’il faut chaud l’été, j’aime porter L’Eau de Cologne Impériale de Guerlain, l’Eau de Cologne de Chanel, Pur Kinkan dans la Collection Les Epures de Parfum chez Cartier ou Fleurs d’Oranger de Serge Lutens. Mais si je sors le soir, je reviens à L’Heure Bleue – en eau de toilette, pour qu’il ne m’étouffe pas. En jouant sur les concentrations, L’Heure Bleue m’accompagne toute ma vie.

Depuis quelques temps ma fille cadette, Cordelia, porte L’Heure Bleue. Elle a toujours pioché dans les différents parfums que j’ai à la maison, mais la première fois que j’ai senti celui-ci sur elle, j’ai été surprise. Et puis un jour, elle m’a annoncé comme une chose très sérieuse qu’elle n’arrivait plus à en porter d’autres que celui-là. C’était une époque où je voyageais beaucoup, et même si Cordelia avait déjà 17 ans, j’ai pensé que c’était une façon de garder sa maman près d’elle. Après tout, je parfumais ses doudous à L’Heure Bleue quand elle était bébé… Mais elle m’a assuré que non. Son frère et sa sœur ainés étaient furax – et ils le sont toujours : hors de question que leur sœur sente comme leur mère ! Ils lui ont dit qu’elle manquait de personnalité. Ca l’a fait réfléchir, et elle a sincèrement essayé de trouver autre chose. Mais au bout d’un certain temps, elle a fini par m’expliquer qu’elle ne pourrait pas s’empêcher de préférer L’Heure Bleue à tous les autres. Pas parce qu’elle a envie d’être moi, mais parce que l’esthétique de ce parfum correspond à ce qu’elle aime. Et c’est tout à fait compréhensible : elle baigne dedans depuis toute petite ! C’est ce que j’ai fini par expliquer à mes deux ainés. De la même manière qu’ils adorent le rock parce que mon mari est dingue de Pink Floyd et qu’ils ont été bercés par les vinyles de leur papa depuis toujours, Cordelia aime L’Heure Bleue parce que le parfum de sa mère a façonné son goût olfactif. Les odeurs de notre enfance nous marquent et nous conditionnent, je suis bien placée pour le savoir…

Elisabeth de Feydeau est historienne et experte du parfum. Elle est notamment l’auteure de l’indispensable Les Parfums : histoire, anthologie, dictionnaire (ed. Robert Laffont, 2011), de Le Roman des Guerlain (ed. Flammarion, 2017) et plus récemment du Dictionnaire Amoureux du Parfum (ed. Plon, 2021).

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