Une heure avec Anaïs Biguine de Jardin d’Ecrivains

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Anaïs Biguine est vraiment une femme surprenante. Autodidacte de la parfumerie, impressionnante de culture et poussée par une fabuleuse soif d’apprendre, elle force, l’air de rien, un certain respect. Aujourd’hui, c’est toute seule et avec brio qu’elle fait vivre Jardins d’Ecrivains, une maison dont la démarche si personnelle lui confère un statut franchement à part dans la parfumerie de niche, sans l’empêcher d’avoir développé quelque 250 points de vente dans 25 pays en seulement un an. Anaïs m’a donné rendez-vous à l’hôtel Shangri-La pour évoquer, autour d’une tasse de thé, l’aventure plutôt romanesque de sa maison.  

D’où vous vient cette passion pour la littérature ?
C’est un truc qui se transmet de mère en fille. J’ai toujours grandi avec beaucoup de livres à la maison : chez moi, on pouvait passer des dimanches entiers à lire en famille sans même se parler, et on respectait la lecture de chacun. J’ai un amour infini pour la littérature. J’étudie George Sand depuis plus de trente ans, tout comme Stefan Sweig qui sont deux de mes auteurs préférés. Je me donne pour ligne de conduite de  lire les livres qui me touchent le plus au moins une fois tous les dix ans.

Avez-vous une époque de prédilection ?
J’ai toujours beaucoup trainé dans les musées parce que j’aime l’histoire, mais c’est vrai qu’il y en a une que j’aime par dessus toutes : l’époque romantique est pour moi un puits sans fond d’émerveillement. Après, les écrivains dont j’ai souhaité livrer une interprétation olfactive ne sont pas forcément mes préférés : pour être tout à fait honnête, je ne suis pas dingue de l’écriture de George Sand. Sa vie à elle est cent fois plus romanesque que ses personnages ! Mais c’est un tel modèle pour une femme, elle est d’une telle modernité… Il n’y a pas eu depuis elle une femme aussi audacieuse, aussi engagée, qui peut transgresser les mœurs comme elle l’a fait. Quand je vois Lady Gaga aujourd’hui, je me marre…

Bougie-parfumée-Le-Jardin-dHugo-Jardins-dEcrivains-228x300Comment est née la maison Jardins d’Ecrivains ?
J’ai toujours eu une grande soif de découvrir des nouveaux lieux. Et au delà des belles choses qu’on peut y voir, ce qui me fascine, c’est de rentrer dans l’existence et la sensibilité des gens qui y ont vécu, qui y ont composé, qui y ont écrit. Pendant l’été 2011, j’ai emmené mes filles chez Victor Hugo, à Guernesey, un lieu magnifique avec un jardin extrêmement fleuri et parfumé. Cette maison est la seule dont Victor Hugo ait été propriétaire, et c’est une véritable œuvre d’art. C’est là où j’ai eu le déclic : j’ai vu mes deux filles assises sur un banc dans le jardin, et je me suis dit que c’était tellement fort que j’ai voulu fixer ce moment de grâce. Je suis rentrée dans mon manoir en Normandie, et je ne sais pas pourquoi, j’ai pensé à une bougie. Alors que je n’en avais jamais fait et que je ne suis pas du tout issue du monde de la parfumerie ! J’avais gardé une empreinte par dessus tout olfactive de ce jardin, avec tous ces lis en fleur. Alors j’ai appelé un labo à Grasse, j’ai fait venir un orgue à parfums à la maison, j’ai fait une liste énorme de ce que je voulais, j’ai touillé, j’ai senti, j’ai appris à identifier les notes comme on identifie les mots.

Attendez, vous voulez dire que vous vous y êtes plongée toute seule, tête baissée ?
Ah oui, parce que déjà, j’ai horreur de déléguer. Et puis ce n’est pas de savoir qui m’importe: mon moteur, c’est d’apprendre.  J’ai cette curiosité d’enquêteur, j’aime apprendre des choses qui ne sont pas évidentes.

Dans le genre pas évident, vous êtes bien tombée avec la parfumerie car c’est extrêmement technique…
C’est vrai ! J’ai donc fait venir toutes ces matières premières, puis j’ai fait venir un cirier merveilleux du fin fond de la France, et je lui ai demandé de tout me raconter, de m’expliquer tout ce qu’il savait. Je me suis plongée dans la technique parce que la création c’est une chose, et j’adore raconter des histoires ; mais pour que ça tienne la route et que je sois légitime en tant que fabricant, je dois maîtriser l’aspect technique.

D’où viennent vos matières premières ?
J’ai choisi Grasse. C’est la capitale des arômes, on y trouve les fournisseurs des grandes maisons de parfum. Le cirier m’a parlé de la famille Boyer. Il y a eu un vrai feeling, une vraie écoute, alors on s’est lancés. Et si j’ai voulu composer mes fragrances moi-même, c’est parce que je ne voulais pas appeler un parfumeur. Qu’est ce que je lui aurais dit ? « Vous connaissez Zweig ? Non ? Alors vous lisez pendant 10 ans et puis on se rappelle ! ».

Dois-je comprendre que vous avez tout composé vous-même, bougies comme parfums ?
Tout. Au début, je me suis concentrée sur les bougies, et ça a été très formateur.
J’ai commencé par Colette : sa maison était à la Treille Muscate, qui était en bas de ma maison à Saint Tropez. J’adorais cet endroit, je passais devant 20 fois par jour, il y avait tellement de poésie. Les fragrances de la baie des Caroubiers, avec tout ces pins, c’est merveilleux. Et j’adore le personnage de Colette ! Mais, comme George Sand, elle a une écriture très en dessous de la grandeur de son existence. Karen Blixen, que j’adore, c’est pareil. C’est leur vie qui m’emporte, plus que les oeuvres elles-mêmes. Ensuite j’ai fait Maupassant, parce que j’adore son œuvre qui est une réelle étude des comportements du 19ème siècle. Comme il était gourmand, j’ai imaginé le jardin d’Etretat à l’heure du goûter. C’est une bougie très clivante, mais j’assume complètement ! Après Maupassant, j’ai parcouru les forets de bouleaux d’Iasnaïa Poliana avec Tolstoï, qui est ma bougie favorite. Lorsque j’imagine mes bougies, je pense toujours aux pièces de la maison auxquelles elles conviennent : Tolstoï est parfaite pour une bibliothèque, un fumoir ; Casanova avec son amande amère et son magnolia et Maupassant conviennent très bien à une cuisine ou une salle à manger parce qu’elles se mélangent bien avec les odeurs de la cuisine. Sand, un floral très doux à base de violette et de freesia est très bien pour une chambre car rien ne doit y être agressif. Blixen et Zweig, très boisées, plus exotiques, vont bien dans un living.

A quel moment décidez-vous de commercialiser ces bougies ?
Une attachée de presse avec qui je travaillais voit mes bougies sur mon bureau et me demande ce que je fais. Je lui dis que c’est pour m’amuser et que je n’ai pas l’ambition de lancer ma marque. C’est là qu’elle m’a dit que je suis folle, que c’est incroyable ; on me fait rencontrer des gens et je me rends à l’évidence : il y a peut-être quelque chose à faire. Je commence à être un peu distribuée, notamment chez Jovoy à Paris. Et puis David Frossard (cofondateur de Différentes Latitudes, expert en parfums rares) me glisse à l’oreille que je devrais faire un parfum. Je prends ça comme une claque, parce que je me dis qu’il faut des compétences techniques…

… mais vous ne pensiez pas qu’il en fallait déjà pour faire des bougies ?
Le parfum a quand même une noblesse très différente d’une bougie. Techniquement, c’est beaucoup plus compliqué parce que c’est une architecture, c’est un relief, une tenue, et ça incarne une personnalité. Apporter un sillage à une atmosphère de maison, ça na rien à voir avec incarner le charisme ou la personnalité de quelqu’un. Je n’aurais jamais pensé à ça. Mais très peu de temps après, je me rends au salon Exsence à Milan, avec cette idée de parfum dans ma tête, et je me dis qu’il faut que je sente tout. Je découvre des choses merveilleuses, mais je fais aussi le constat qu’il y a des choses épouvantables. Et je me dis : « Je ne ferai pas pire ! Où est le risque ? Au pire, je fais une merde, et alors ? Au moins, je me lance ! ».
george-2526542_0x440Là, tout de suite, je sais que mon parfum s’appellera George. C’est une évidence. Je veux faire un parfum mixte, qui est le propre de la niche, or qui incarne mieux la notion de mixité qu’une femme qui s’habille comme un homme pour pouvoir prétendre aux conditions  qui sont réservées à ces derniers? George, je l’ai dans le nez tout de suite, parce qu’ayant beaucoup trainé dans sa maison à Nohant je sais déjà que je veux une atmosphère nocturne. George Sand est boulimique de la vie, elle passe énormément de temps avec ses enfants, elle s’investit dans beaucoup de projets, elle materne Chopin, elle cultive son jardin, cuisine beaucoup, va au théâtre, a une vie sociale colossale, voyage… Donc finalement, le seul moment où elle réussit à gagner sa vie et à être productive – car elle fait vivre beaucoup de personnes, à tel point que sa générosité lui vaut le surnom de « bonne dame de Nohant » – eh bien c’est la nuit ! Lorsqu’elle a fini ses dîners, quand ses enfants dorment. George intime, c’est la nuit. Elle est accompagnée de son café qu’elle adore, elle fume le cigare, donc j’ai tout de suite pensé qu’il fallait faire intervenir le café et le tabac dans ce parfum, ce qui est déjà pas très commun, puis d’aller chercher ce qu’elle portait elle même, donc des choses très chyprées. J’ai recréé quelque chose de très particulier. Lorsque j’ai fait le lancement de George chez Jovoy, en septembre 2012, toute la presse était là, et il a été très bien reçu. Je pense que mon audace m’a ouvert beaucoup de portes, parce que les gens ont vu que je n’avais pas cherché à cloner quelque chose qui existait déjà, que j’avais de vraies histoires à raconter. Ca m’a ouvert de nombreuses parfumeries parce que les distributeurs ont trouvé ma proposition unique.

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Photo © Flair

Ce qui est très intéressant dans la parfumerie de niche en ce moment – et j’espère que l’engouement pour la niche ne va pas déformer ça – c’est que les gens sont en quête d’une identité qui sorte des sentiers battus ; ils cherchent vraiment à s’approprier l’esprit d’un parfum. Et ça, ça m’intéresse au plus haut point, moi qui suis passionnée par les existences.

Après George, sur quel parfum avez-vous travaillé ?
Après George, j’ai relu la Dame aux Camélias. Cette petite Marie Duplessis, qui est Normande comme moi, elle me touche. Sa vie si furtive, qui en l’espace d’un rien de temps va inspirer à Verdi la Traviatta, inspirer Dumas avec qui elle a une histoire,  tout comme Liszt d’ailleurs… c’est une vie passionnante. Mais je ne voulais pas en faire un parfum parce que je trouve que ce n’est pas une histoire identitaire. Alors j’en ai fait une Cologne : je trouve que la nuit on aime avoir une fragrance qui est différente du jour. J’aimais l’idée de faire un parfum pour l’amour, pour la nuit. C’est pour ça que le nom dit « parfume le corps des amoureuses » : c’était son métier. Elle était une femme entretenue, comme on le disait élégamment. C’est une Cologne étonnante parce qu’elle n’est pas hespéridée mais florale, avec de la fève tonka.

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Photo © Flair

C’est ensuite que vous avez eu l’idée de Gigi ?
Oui. Après tous ces personnages follement dramatiques, je suis allée vers quelque chose de plus léger, de moins violent. J’ai eu envie de jeunesse, et le personnage de Gigi que décrit Colette, cet âge transitoire où l’on devient une femme, c’et l’âge de l’insouciance, de l’énergie, de l’inconvenance. Gigi est  chipie, elle est charmante, c’est un souffle de printemps. Elle est à l’âge où tout est possible. Je savais que Colette avait un amour fou pour les fleurs blanches. Mais si je n’avais mis que des fleurs blanches, j’aurai obtenu un parfum de vieille dame, qui est l’inverse de mon propos ! On a trouvé un twist avec la tubéreuse et le cassis. Quand je porte Gigi, on me demande systématiquement ce que je mets. Il est extrêmement lumineux.

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Photo © Flair

Et quelle est l’histoire de Wilde, qui est l’un de mes préférés ?
C’est mon distributeur italien, un grand monsieur de la parfumerie, qui m’a demandé si je saurais faire un parfum qui porte le nom d’un homme. J’ai immédiatement pensé à Wilde et je me suis lancée. Cet homme est d’une élégance infinie, c’est le dandy par excellence. Sa passion pour l’Antiquité greque m’a beaucoup parlé – j’adore Salomé qu’il avait écrit pour sa grande copine Sarah Bernhardt – donc à la fois je voulais être dans les rues de Mayfair, mais aussifaire des clins d’œil à l’Antiquité greque. C’est pour ça que je l’ai appelé « aphorisme olfactif » : je voulais qu’il claque comme une évidence dans l’élégance. La difficulté technique de Wilde, c’était de faire une fraicheur persistante : je déteste les parfums qui s’évanouissent. Mais on a réussi. Aujourd’hui, j’ai beaucoup de plaisir à le porter, et j’aime beaucoup ce qu’il me renvoie. George est une armure : je pense que c’est un parfum qui convient à des gens combatifs, qui ont une personnalité forte, qui peuvent assumer son sillage. Il faut être un peu révolutionnaire dans l’âme. Moi, il m’aide quand j’ai plein d’énergie et que je suis productive ; mais dans des périodes plus calmes, quand je médite par exemple, je ne peux pas le porter.

Ensuite, il y a eu Orlando et c’était très curieux. Virginia Wolf me touche par sa sensibilité mais sa fragilité me fait peur : ce n’est pas le profil de la femme forte qui trace comme je les aime. Mais elle a écrit ce conte fantastique sur un lord, Orlando. Alors qu’il a trente ans, Elizabeth 1er en fait son favori à la condition qu’il ne vieillisse pas car elle déteste les ravages du temps. C’est ce qui va se passer. On va suivre sa vie figée dans ses 30 ans et on va traverser les siècles : au 18ème, il est ambassadeur à Constatinople, et à l’issue d’une sieste de huit jours il se réveille dans le corps d’une femme. Il devient Lady Orlando et revient en Angleterre ou il perd tous ses droits puisque c’est une femme. C’est la symbolique de cette histoire qui m’intéresse. On sait aussi que, réellement, au 18ème siècle, un ambassadeur d’Angleterre est rentré à la cour avec un jus d’encens qu’on porte sur le corps et qu’il l’a popularisé. J’ai voulu faire un jus ancestral, oriental, mais pas dans les clichés âpres, pesants, lourdingues de l’oriental. Je déteste le folklore. Dans Orlando, il y a énormément d’épices, de l’orange, de la baie rose, de la girofle. Ce parfum est totalement mixte, c’est même là qu’est son propos.

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Photo © Flair

Personnellement, je comprends. Le parfum est très identitaire, et avant, je rêvais de trouver un parfum qui me définirait parfaitement, grâce auquel les gens pourraient me reconnaitre.
Mais ça, c’est quand on est jeune ! Apprendre à se connaître, c’est aussi écouter ses états d’esprit, son corps. Et quand on est à l’écoute de soi, il n’est pas cohérent d’imaginer qu’on peut avoir un sillage qui soit toujours le même, le jour, la nuit, l’été, l’hiver. On devrait tous avoir plusieurs parfums.

les_herbes_chamaniques_de_jardins_d___ecrivains_3526_north_350x370Où en êtes vous de la création aujourd’hui ?
Je vais complètement m’axer sur un nouveau mouvement littéraire : la Beat Generation. C’est hallucinant le cheminement de cette quête de liberté, de mouvement, qui a inspiré tant d’artistes. Shaman, une fumigation de sauge blanche, est le premier produit d’une ligne qui en aura trois. Dont un parfum très audacieux, qui va beaucoup faire parler de lui.

Quand pourra-t-on le découvrir ?
Je ne me précipite pas. Je suis une petite structure et je suis totalement autonome donc je n’ai pas de retroplanning à respecter ! J’ai une assistante, une manufacture, les bougies sont faites dans ma maison, la où je travaille, parce que sinon je ne verrais plus mes enfants. On vit chez Jardins d’Ecrivains. Je travaille énormément, mais pour moi c’est un épanouissement total. Je suis libre, je ne m’en prends qu’à moi-même, dans mes succès comme dans mes erreurs. Donc le prochain parfum ne sortira pas en Mars, comme je l’avais imaginé, parce que le jus est très complexe dans son architecture et dans son histoire. Je travaille sur la dépendance olfactive, sur le thème de la drogue. Pour mettre une dépendance en flacon, il faut du temps… 

 

 

 

 

 

 

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3 Commentaires

  1. tres tres snob la dame quand meme

  2. Marchal-Berthe Sandrine · · Réponse

    Quel parcours depuis notre rencontre et nos week-ends à St Rémy de Provence dans les années 90 !
    Bravo !
    Sandrine

  3. eMmA MessanA · · Réponse

    Quelle merveilleuse découverte, je suis tout à fait enchantée ! Un grand merci à vous.
    eMmA grande fan de George Sand

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