Interview: Neela Vermeire, de son enfance en Inde à la création de parfums

Image 5

Un marché aux fleurs à Bangalore, photographié par Neela Vermeire

Neela Vermeire n’a pas d’attaché de presse. D’ailleurs, jusqu’ici, elle s’est plutôt bien débrouillée sans.  C’est donc de son mail personnel à mon mail personnel que nous avons convenu de nous rencontrer au Paris Europe Café, dans le huitième arrondissement, pour parler de ses créations. J’avais déjà rencontré la charmante Neela, quelques semaines auparavant chez Jovoy, où elle présentait ses trois premières fragrances. Là bas, j’avais découvert qu’elles étaient belles, et, plus encore, intimement liées à l’histoire toute personnelle de Neela. L’histoire d’une femme, née en Inde, qui a beaucoup voyagé et toujours vu le monde avec son nez. Une véritable amoureuse du parfum, passionnée et sage. Neela, qui a été avocate dans une autre vie, a fait le grand saut en 2010 en lançant sa propre petite maison artisanale, avec à ses côtés le parfumeur Bertrand Duchaufour – qui n’est pas la moitié d’un voyageur lui non plus. 

Image 10

Neela Vermeire

Pouvez-vous me raconter votre histoire avec le parfum ?
J’aime le parfum depuis ma plus tendre enfance parce qu’en Inde, nous n’avons pas seulement les épices, nous avons également des cérémonies qui se déroulent dans toutes les maisons. Elles impliquent beaucoup de choses odorantes, de la pâte de santal, du oud… En Inde, tous les endroits sentent. Tout le temps. Bien que je n’ai pas commencé à porter du parfum lorsque j’étais enfant, ces odeurs faisaient partie de mon environnement, et ma mémoire ne les a jamais effacées. Elles sont toujours là, quelque part au fond de ma tête. C’est là que mon amour du parfum a commencé. Et, au fil des années, j’ai appris à aimer la parfumerie de niche, comme Lutens.

Quand avez-vous quitté l’Inde ?
Je suis allée aux Etats-Unis pour faire mes études. J’y ai obtenu mon Master. Les souvenirs olfactifs que j’ai gardés de cette période sont des odeurs américaines, vous savez, le sirop d’érable, les gaufres…

Portiez-vous du parfum à l’époque ?
Il y a longtemps, j’ai porté Coco Chanel. Mais il est capiteux, je ne peux plus le porter maintenant. Jicky a été mon tout premier parfum. Je l’aimerai toujours. Jicky a comme ouvert mon nez et au fil des années je me suis mise à collectionner les parfums. D’une certaine façon, je suis avant tout une collectionneuse. Ca a été ma porte d’entrée dans ce milieu, et j’ai pu rencontrer beaucoup de gens qui aiment le parfum parce que je suis une femme de réseau ! Entre 1995 et 1997, j’étais à Paris et j’ai découvert toutes ces marques niche que même mes amis français ne connaissaient pas. Ils me demandaient comment je me débrouillais pour les connaître sans même être Parisienne et je leur répondais : « c’est précisément parce que je ne suis pas Parisienne ! ».

C’est à travers mes expériences que j’ai développé et enrichi mon amour du parfum. J’ai eu de la chance car j’ai pu rencontrer des parfumeurs, des créateurs… J’étais une bonne collectionneuse. Je fréquentais les magasins, je me faisais inviter aux événements.

Qui admirez vous dans le monde de la parfumerie ?
Guerlain est l’un de mes grands favoris de toujours dans la catégorie des beaux parfums. J’adore Lutens. Et j’adore l’idée de Frédéric Malle, il est comme un mentor pour moi. Je suis très impliquée dans la création de mes parfums. Je me suis assurée de les tester toutes les deux semaines avec Bertrand, et je les ai testés sur la peau de quelques amis. Je ne suis pas une de ces marques niche qui s’est lancée sur facebook. Je ne raconte pas ce que je suis en train de faire. Si on me demande, je dis que je fais des mods (jargon de parfumeur pour désigner les modifications, qui sont les différentes versions d’un parfum en cours de création). Ou je dis que je ne peux pas en parler ! Je crois qu’il faut garder une part de secret. Pour moi, le parfum est quelque chose que l’on garde pour soi. Je n’aime pas ceux qui ont un sillage trop important.

Pourquoi avez-vous décidé de prendre une part active dans le monde de la parfumerie ?
Parce que je suis avant tout une perfumista. Et je voulais participer à tout ça. Je voulais utiliser des ingrédients de bonne qualité et ne pas raconter n’importe quoi aux gens. Evidemment, mes parfums ne sont pas bon marché. Mais je suis une petite structure. C’est moi qui fais tout.

Comment les choses se sont-elles enclenchées ? Vous étiez avocate, comment en êtes-vous arrivée là ?
J’ai perdu l’un de mes bons amis et je me suis rendu compte que je voulais faire quelque chose de ma vie, quelque chose que j’aimais. Le droit n’est pas mon premier amour ; j’aime le fait que je l’ai étudié, je sais que j’ai des qualités stratégiques, mais je ne suis pas carrée. Je suis très créative et ouverte. Si j’étais carrée, ça ne m’ennuierait pas de rester assise à un bureau toute la journée, mais j’aime trop ma liberté. Je pense que si tu peux faire de ta passion ta première priorité, tout le monde sera content, y compris les gens qui vivent autour de toi.

Mon amour de la créativité passe avant tout le reste, j’aime les musiciens, les artistes, les peintres, les joailliers… J’aime les cinq sens, je suis très gourmet, j’aime les vins, les champagnes… Vous pourriez dire que je suis une bonne vivante ! Et je n’en ai pas honte. Je pense que l’on devrait s’entourer de belles choses. J’ai donc quitté mon travail d’avocate et je me suis installée à Paris, où j’ai commencé par aider des artistes à promouvoir leur travail.
Ensuite, c’est un peu par hasard que j’ai commencé à créer mes propres fragrances. J’ai rencontré Bertrand grâce à un ami qui a lui aussi lancé sa marque de parfums. Bertrand a adoré le projet et m’a dit qu’il voulait créer les trois parfums. J’avais les concepts dans ma tête. Lorsque je me suis lancée dans ce projet, je l’ai fait pour moi-même. Savoir comment je finirais par le commercialiser m’intéressait peu. Si tu es trop stratégique, les choses ne se font pas et tu es déçu. Je crois que nous sommes guidés par des choses que nous ne comprenons pas toujours. On ne s’en rend parfois compte que des années plus tard, mais les événements finissent par faire sens. Tout le monde n’est pas gentil, tout le monde ne vous souhaite pas de réussir, mais il faut se battre contre ça. Il faut s’efforcer d’être une bonne personne et de pouvoir s’endormir chaque soir la conscience tranquille. C’est mon motto. Je médite, je fais du yoga, parce que je pense que c’est très important. Dans ce processus, comprendre pourquoi on est là est très enrichissant.

Image 11

Bertrand Duchaufour

Comment avez-vous briefé Bertrand ?
J’ai commencé par lui exposer mon concept. Il en a compris la logique, il a compris mes idées, ce que je voulais faire. L’histoire de l’Inde est au cœur de tout ça. J’ai fait mes propres recherches pour trouver les matières premières, mais c’est à Bertrand que je laissais le soin de me dire ce qu’on pouvait faire ou pas, parce que c’est son métier. Et je crois qu’il faut respecter les ingrédients. Donc on a fait des essais, il m’en présentait des nouveaux toutes les deux semaines, je lui donnais mes impressions et on discutait de comment rendre le jus plus intéressant. Un jour, on travaillait sur Trayee et on discutait de Varanasi, la plus célèbre des villes sacrées en Inde. C’est un peu notre Mecque. Et j’ai dit « pourquoi est-ce que tu n’ajouterais pas un élément herbe dans la fragrance ? ». Tu sais, de cannabis. Et il a dit oui ! J’adore l’idée. Ca lui a rappelé un enterrement auquel il avait assisté là bas, et où des gens fumaient de l’herbe. On en a ri, et aujourd’hui Trayee a effectivement cette note cannabis. On peut vraiment appeler ça un co-développement, parce que nous avons travaillé chaque parfum ensemble, à partir de nos propres expériences.

Donc vous avez fait plein d’essais et gardé les trois que vous préfériez ?
Non, on a développé les trois que je voulais depuis le stade embryonnaire jusqu’à la maturité. Je les avais dans ma tête depuis le début. Vous savez, je ne suis pas une marque niche typique. Je n’ai pas acheté un parfum tout prêt à un parfumeur parce que je voulais travailler avec lui. J’ai demandé à Bertrand de créer quelque chose de nouveau. Je lui ai dit, c’est ça que je veux. Et c’est pourquoi ça s’appelle une collaboration. 

Pouvez-vous me raconter l’histoire de chacun de ces trois premiers parfums ?

Image 7Trayee est le plus ancien. En gros, c’est la représentation de la période Védique. C’est à ce moment là que sont apparus le yoga, l’ayurveda, l’Hindouisme. C’est mon essence spirituelle. Cette fragrance est un peu autobiographique, elle parle de mon enfance, de mon background spirituel. En Inde, de la naissance à la mort, on a tellement de cérémonies. On célèbre tout, chaque étape de la vie. C’est le message que porte Trayee. Quand vous allez en Inde, il y a toutes ces odeurs dans les temples, et je ne parle pas seulement de l’encens. Il y a toujours beaucoup de couches qu’on sent les unes après les autres, et ça vous submerge complètement. Trayee est très émouvant.
C’est celui de mes trois parfums que je porte le moins facilement, parce qu’il me touche beaucoup. Il me connecte profondément à ma famille, mes grands parents, mon histoire personnelle.
Les amateurs de parfums ont tendance a aimer Trayee, parce qu’il a tous ces ingrédients naturels.

Image 8

Mohur est une période historique intense, c’est la genèse de l’Empire Mogul. Les Moguls étaient des envahisseurs de l’Inde, un peu comme les Romains ici. Ils sont venus avec le prétexte de faire du commerce, et ils ont occupé notre pays. Pour moi, c’est une période très riche, qui a donné naissance à des choses merveilleuses en architecture, en musique, en poésie; des choses incroyables, notamment la parfumerie à la rose, popularisée par la célèbre impératrice Noor Jahan. Elle l’a apprise de sa mère, qui était Perse. Quand son mari est mort, Noor Jahan s’est consacrée à populariser le parfum à la rose. La rose devait être l’ingrédient principal de Mohur, parce que ce nom signifie « la pièce d’or la plus précieuse jamais poinçonnée en Inde ». Cette pièce était en usage dans l’Inde Britannique, et m’a donc permis de faire le lien entre ces deux périodes, entre les Moguls et les Britanniques. Le parfum contient 11% de rose, ce qui est énorme. Il y a une note cuir qui évoque le polo, un sport importé en Inde par les Britanniques. Il y a aussi de l’iris, du bois de santal, 1% d’oud…
C’est la période de mon éducation, j’ai été élevée en Inde chez les sœurs dans un couvent Anglais. C’est pourquoi les Britanniques sont si importants à mes yeux. Les Moguls ont rendu l’Inde prospère, nous n’aurions ni le Taj Mahal ni tout cet art fabuleux sans eux. Tout ce qui est riche et opulent, nous l’avons hérité d’eux. C’est ça que je voulais mettre en contraste avec les Britanniques, parce que eux, ils n’ont rien d’opulent !

Image 9

Bombay Bling est un parfum joyeux. Des gens de 18 à 70 ans m’ont dit que c’était un anti-dépresseur en bouteille ! Ils ne peuvent pas s’empêcher de sourire quand ils le portent et je me dis que je contribue, ne serait-ce qu’un peu, à rendre le monde plus heureux…
Bombay Bling, c’est l’Inde d’aujourd’hui : prospère, flashy, avec un fossé important entre les riches et les pauvres. Certaines de ces évolutions sont négatives, le nom de ce parfum est donc un peu sarcastique, mais il y a aussi beaucoup de joie en Inde et ce sentiment positif que les jeunes peuvent arriver à tout. Vous savez, plus de la moitié de notre population a moins de 30 ans ! C’est la naissance de quelque chose d’énorme. Nous avons encore beaucoup à apprendre. Mais Bombay Bling na rien à voir avec la ville de Bombay. C’est un hommage à l’énergie du pays tout entier.

Tout cela est donc très autobiographique. Comment allez-vous développer vos futurs parfums ?
L’Inde est un terrain semé d’embûches. Je l’ai classifiée de façon très simpliste avec ces trois parfums. Il reste encore beaucoup de choses à dire. Je vais donc faire des ajouts entre ces trois périodes, qui sont seulement les principaux piliers historiques. Mais rien ne presse. Je vais continuer à créer comme je le sens, avec les parfumeurs que j’aime. En ce moment, j’en crée un avec Bertrand, et un autre avec Fabrice Olivier. Je l’adore, ça fait longtemps qu’on se connaît.

Et allez-vous conserver cette approche historique ?
Oui. Et je vais aussi faire un parfum qui fera le lien entre l’Inde et la France….

http://www.neelavermeire.com/
e-boutique: http://www.neelavermeire.com/boutique.html
Visitez la page facebook de Neela Vermeire ici

Image 6

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :