Interview: Mark Buxton parle de l’industrie, de créativité et de parfums qui ont des couilles

Lorsque j’ai demandé à Mark Buxton, en arrivant dans son labo, s’il préférait faire l’interview en Français ou en Anglais, j’aurais pu deviner sa réponse grâce à un indice précieux : les pantoufles Union Jack qu’il portait. L’homme derrière les parfums Mark Buxton est aussi l’un des fondateurs de Nose, le nouveau rendez-vous Parisien de la parfumerie de niche, et un mec vraiment sympa. 

Pouvez-vous me raconter comment vous êtes devenu parfumeur ?
Tout le monde trouve cette histoire surprenante. Et c’est vrai, elle l’est. C’était il y a longtemps, en Allemagne – je suis né en Angleterre mais j’ai grandi en Allemagne, où mes parents se sont installés quand j’avais huit ans ; et après mon baccalauréat, j’ai eu envie d’étudier le stylisme. C’était tellement à la mode, à l’époque. Je me suis donc présenté à une école à Hambourg, mais ça n’a pas marché du premier coup : étant d’un naturel paresseux, j’ai décidé de plutôt étudier la géologie. Alors que je poursuivais mon cursus à Göttingen, je suis rentré dans une parfumerie Douglas avec un ami, quelques semaines avant Noël, pour sentir les nouveaux produits, et il m’a dit : « Est-ce que tu as envie qu’on fasse un pari ? ». En Allemagne, il y a ce gros programme télévisé qui s’appelle « Wetten, dass… ? », ce qui veut dire « Je parie que ». Il passe une fois par mois le samedi soir et il existe encore : il s’agit de faire un pari avec l’émission, et nous on a parié qu’on pouvait reconnaître tous les parfums du monde. 

Vous intéressiez-vous au parfum à l’époque ?
Non, pas vraiment. Juste un intérêt personnel, parce que j’adorais la mode, mais je n’étais pas un fanatique ou quoi que ce soit. On a donc écrit à cette émission et cinq jours plus tard on a reçu un coup de fil de ZDF, la deuxième chaine de télé Allemande, nous disant qu’on allait passer dans la prochaine émission pour relever notre pari.

Woaw, et combien de temps aviez-vous pour vous préparer ?
Je crois qu’on avait environ six semaines et on s’est dit « merde, comment on va apprendre tout ça ? ». Et encore, ce n’était pas comme aujourd’hui, il n’y avait qu’environ 600 références. Donc on a du rendre visite à toutes les parfumeries qu’on connaissait à Hamburg, à Dusseldorf, pour leur parler de l’émission et réunir des échantillons. Certains nous ont cru et nous en ont donné des cartons entiers, d’autres ne nous ont par cru du tout et nous ont mis dehors, mais nous nous sommes retrouvés avec à peu près 300 références. Mon ami a pris les parfums féminins, j’ai pris les masculins, et après les cours, le soir, on s’installait quelque part et on sentait. C’est là que je me suis rendu compte que beaucoup de parfums avaient des points communs ; je ne savais pas quoi exactement mais j’ai commencé à créer mes propres familles. Je ne savais pas ce qu’était un chypre ou une fougère, mais j’ai remarqué qu’il m’était facile de mémoriser ces parfums. C’est là que j’ai découvert que j’avais une mémoire olfactive, et une bonne.

Est-ce que c’était facile pour votre ami aussi ?
Non, pas du tout ! On s’est finalement retrouvés à l’émission, enregistrée en live à Berlin, et on y a passé cinq jours. C’était un truc énorme, ils avaient invité des stars et on s’est pris une bonne murge avec Falco et Leonard Cohen, au bar à boire du scotch ! (il rit). C’est un super souvenir, je n’avais que 21 ans ! Mais bref, on a perdu le pari : c’était en direct, il y avait 2000 personnes dans le public et on passait en derniers. Mon ami tremblait, il a eu une sorte de black-out et n’a même pas pu reconnaître un seul parfum. Ils avaient mis tous les parfums sur un mur dans des bouteilles identiques, on devait en choisir cinq parmi 300 et on avait trois minutes pour les identifier. Même si on a perdu, j’ai reconnu tous les miens et une semaine plus tard, j’ai été contacté par la plus grosse boite de parfum en Allemagne à l’époque, Haarmann & Reimer, qui est devenu aujourd’hui Symrise, la quatrième plus grosse maison de composition, après avoir fusionné avec Dragoco. C’est là où je travaillais encore il y a trois ans. Et ils m’ont dit « On vous a vu à la télé, vous avez un bon nez, voudriez-vous venir visiter notre entreprise ? ». Ils m’ont fait faire des tests, m’ont emmené déjeuner, le grand patron est arrivé et m’a dit « écoute, on a une école où on forme des jeunes parfumeurs. Tous les cinq ans on en recrute trois ou quatre, en ce moment on en a trois et on en cherche une quatrième, est-ce que ça t’intéresse ? ».

Vous étiez toujours étudiant en géologie à l’époque ?
Oui, et je n’avais pas la moindre idée de comment on fabriquait le parfum, je ne m’étais même jamais posé la question ! La boite était surtout spécialisée dans les soins du corps et les produits ménagers, ils avaient une filiale à Paris où ils m’ont envoyé après trois ans de formation, je suis tombé amoureux de la ville et je ne suis jamais reparti. C’était il y a plus de vingt ans. 23, 35 ans. 27, peut-être.

Donc vous avez une bonne mémoire olfactive, mais avec les dates, c’est différent !
Oui, je suis nul avec les chiffres et nul avec les noms ! Mais dès qu’il s’agit d’odeurs, je suis bon. Ma plus grande passion en dehors de la parfumerie, c’est la cuisine. J’ai grandi dans une cuisine, mes parents avaient un restaurant en Allemagne. Et c’est là que j’ai eu mes premiers vrais contacts avec les odeurs. J’adore les odeurs de cuisine. C’est pourquoi j’utilise beaucoup d’épices dans mes parfums, ou des herbes aromatiques. J’adore ce genre de produits.

Il existe un tel parallèle entre faire la cuisine et créer des parfums.
Oui, c’est la même chose : pour faire une sauce, il vous faut une recette. Pour faire un parfum, une formule. Donc je suis devenu parfumeur junior, j’ai fait un stage à Nanterre, et un an plus tard notre département fine fragrances déménageait Faubourg Saint Honoré, juste en face d’Hermès. Génial. J’y ai passé les 7 plus belles années de ma vie de parfumeur, au cœur de Paris. Je suis devenu parfumeur trois ans plus tard, et c’est là que tout a commencé. Le premier parfum que j’ai fait, il y a 20 ans, c’était Babar. Vous voyez, Céleste et Babar ? C’est mignon. J’étais tellement fier. Les parfums pour enfants étaient le nouveau truc à la mode. Après ça j’ai fait Laguna pour Dali, et la même année Charles Jourdan puis Anthracite pour Jacomo. Ces parfums étaient parmi les premiers succès du département fine fragrances de Haarmann & Reimer. J’étais là dès ses débuts et j’y suis resté presque 25 ans.

Pourquoi avez-vous quitté Symrise il y a trois ans ?
J’ai eu une occasion de partir, et je l’ai saisie. Il était temps. Je savais déjà depuis un bout de temps que je voulais faire mon truc à moi. Le problème pour les parfumeurs qui travaillent dans l’industrie, c’est qu’on exerce un boulot sûr, bien payé, on a sa voiture de fonction, on arrive le matin, on travaille sur des briefs, on rentre chez soi le soir… c’est une situation assez confortable. Mais je trouve, surtout depuis cinq ans, que l’industrie va de pire en pire. J’y travaille depuis 27 ans, et j’ai vécu quelque chose comme les cinq dernières années d’un âge d’or de la parfumerie. Le coût des matériaux n’était pas un problème, rien n’était un problème, on pouvait faire plus ou moins ce qu’on voulait. Il n’y avait pas cette pression du marché, cette pression de la rentabilité, c’était un art, c’était prestigieux. Si vous gagniez un brief Dior, vous saviez que le parfum serait toujours là dans 20, 30, 50 ans. Aujourd’hui c’est prend l’oseille et tire toi ! Le parfum est lancé, il arrive sur le marché, et un an après il n’est plus là. Il est à peine lancé que tu dois déjà bosser sur un flanker ! Il suffit de voir le nombre de lancements qu’il y a chaque année. L’année dernière c’était 800, il y a dix ans c’était 300. C’est devenu un gadget. Tout le monde se fait faire un parfum, les célébrités aussi, ça peut marcher, ne pas marcher, tout le monde se fout de ce que ça sent de toutes façons, c’est simplement du marketing. Il y a autre chose aussi, qui est que dans les grosses maisons de composition on ne juge pas la créativité ou les connaissances des parfumeurs, tout ce qui compte c’est le rendement. Combien tu rapporte à la boite. C’est tout. Avec les années, c’est devenu de moins en moins intéressant, et quand j’ai quitté Symrise il y a trois ans je me suis dit : « Si je ne le fais pas maintenant, je ne le ferai jamais ». Et je ne crois pas que je pourrais faire machine arrière.

Qu’est ce qui a changé depuis ?
Je suis mon propre patron, je travaille uniquement sur des projets qui me font envie, plus un tas d’autres choses auxquelles je n’aurais jamais pensé : par exemple je travaille pour une chaine d’hôtels 5 étoiles qui veulent que je crée une ligne de produits en mon nom, des bougies… Je travaille aussi avec des marques niche, mais plus en compétition avec d’autres. Désormais, je suis payé seulement lorsque je présente un produit fini.

Parce que quand on travaille pour des grandes maisons de composition, on n’est payé que lorsqu’on gagne la compétition… Créer des parfums qui n’existeront jamais doit être assez frustrant…
La boite reçoit le brief, elle le transmet à ses parfumeurs en interne, et seule la médaille d’or remporte le contrat. Si tu arrives deuxième ou troisième tout le monde s’en fout, puisqu’il n’y a ni médaille d’argent ni médaille de bronze. Disons que tu bosses sur un projet pour Givenchy depuis un an. Tous les parfumeurs, les évaluateurs, les gens du marketing, les commerciaux, les assistants, tous ces gens qui travaillent sur ce même projet, imagine combien ça coûte. Et après, si tu perds, ou plutôt si tu ne gagnes pas, tout ça part en fumée. Ce n’est pas comme un architecte qui répond à un appel d’offre et qui peut dire « même si vous ne retenez pas mon projet, voilà combien il vous en coûtera ». Dans l’industrie, ça n’existe pas. On fonctionne en freelance et c’est pourquoi les marques nous demandent tout et n’importe quoi. Ils viennent te voir et te disent « on hésite encore entre deux parfums et c’est vous qui allez payer les tests de marché aux Etats-Unis, en Allemagne, en France ». 20.000 euros à débourser, en plus du reste, sans même être assurés de gagner ! Tout ça est injuste, les rôles sont inversés. De l’autre côté, les parfumeurs n’ont plus de droit de véto, je crois qu’il ne reste plus que deux boites dans lesquelles leur opinion compte encore beaucoup : Firmenich et peut-être Robertet. A part eux, chez tous les autres, il n’y a que le chiffre qui compte. Tu bosses sur 10, 15 projets en même temps, c’est comme pisser dans un flacon. 

Ca ôte au parfum toute sa dimension artistique…
Absolument. Et de toutes façons, le brief stipule ce que les marques veulent. Tu ne vas pas leur faire un floral s’ils demandent un chypre ! Le pire exemple qui me vient, c’est le nouveau Lancôme, La vie est belle. Ils en sont fiers, ils ont écrit dans les magazines qu’il leur avait fallu 3500 essais pour y arriver. Et ils ont bossé sur le brief pendant trois ans. J’aurais pu faire ça en un essai. Je veux dire, être fier de ça, imprimer ce genre de choses et dire « oh, ça doit être un bon parfum puisque qu’un tas de parfumeurs a travaillé dessus et qu’ils ont fait des tonnes d’essais », il faut être fou. Soit les parfumeurs n’ont rien compris, soit le marketing a changé le brief une vingtaine de fois. Mettre ça en bouteille, alors que ça sent comme tout ce qui se fait en ce moment, c’est à dire du maltol et du patchouli, c’est juste un autre ersatz de Miss Dior Chérie. Et c’est triste. Qu’un grand nom comme eux sorte quelque chose comme ça, c’est juste triste. Plus personne n’a les couilles de sortir quelque chose d’original de toutes façons.

Quand vous étiez chez Symrise, avez-vous créé des parfums dont vous êtes fier ?
Oui. Je suis fier de tous les Comme des Garçons, et je suis fier de la collection Kapsule que j’ai faite pour Karl Lagerfeld, qui est une excellente ligne unisexe. Même si je déteste le mot unisexe, c’est quelque chose qu’un homme ou une femme peut porter indifféremment, et je ne délimite rien quand je crée quelque chose. Masculin, féminin, je m’en fous. Il faut que ça sente bon, que ce soit créatif, unique, différent, et ça peut plaire à tout le monde. Qui détermine ce qui est masculin ou féminin et écrit pour homme ou pour femme sur la bouteille ? C’est cliché. Pourquoi un homme ne pourrait pas porter de muguet ? Une note boisée est-elle vraiment plus masculine ? Pourquoi cette séparation ? Je n’ai jamais compris. Tu portes ce qui te plait. 

Votre créativité a-t-elle changé depuis que vous avez lancé votre propre marque ?
Elle a toujours été la même. Toutes les idées que je mets en bouteille aujourd’hui, je les ai depuis des années. J’ai un scrapbook où j’en écris des centaines. Ce sont toujours des instants de ma vie que j’essaie de capturer. Devil in Disguise, c’est en Italie, en terrasse : j’étais en train de boire un verre quand j’ai senti un parfum dans l’air, je n’arrivais pas à mettre de nom dessus alors que j’en connais beaucoup. C’était une sorte de chypre mais c’était chaud, sexy, et ça me rendait fou. Et le pire, c’est que je ne savais même pas d’où ça venait, je ne voyais pas la personne qui le portait. J’étais perdu. C’est pourquoi je l’ai appelé Devil in Disguise, parce que je la voyais pas. Ou je ne le voyais pas, qui sait. Donc je suis rentré à l’hôtel, j’ai noté cette idée de chypre, et pour donner cette sensation de frustration, j’ai mis de la rhubarbe en overdose dans les notes de tête, parce que je détestais la rhubarbe quand j’étais petit. Horrible ! C’est comme ça que mes idées naissent, et ça a toujours été comme ça. La fragrance que j’ai faite pour Karl il y a trois ans, Kapsule, en interne on l’appelait Eau de Patchouli et je l’avais faite il y a quinze ans ! J’ai toujours été en avance sur mon temps. Vous voyez quand vous avez une idée mais qu’elle arrive trop tôt ?

Vous voulez dire lorsqu’il faut attendre que la tendance se généralise afin de justifier cette idée?
Oui. Quand j’étais en formation, parmi les produits dont je suis tombé amoureux, il y avait l’ethyl-maltol. C’est celui qu’il faut pour faire Angel. C’est la note sucrée. Et tous les premiers parfums que j’ai créés contenaient de l’ethyl-maltol. Tout le monde me disait « Tu as utilisé cette note sucrée, très douce, ça ne marche pas. C’est kitsch, ça sent le bonbon, le parfum est luxueux et ça c’est gadget, oublie », parce qu’en interne personne n’aimait l’ethyl-maltol. Au bout d’un moment j’ai fini par arrêter d’en utiliser ! Jusqu’à ce que, au bon moment, Olivier Cresp sorte Angel, et bim. Depuis ce jour, tous les parfums contiennent de l’ethyl-maltol.

A l’époque, ça a été une surprise…
Oui, c’était l’un des premiers à l’avoir en overdose à ce point là. Mais apparemment, c’était dans le brief. Mugler voulait quelque chose qui lui rappelle son enfance, les barbapapa, tout ça. Mais évidemment, l’accord qu’Olivier a inventé, c’était sa création personnelle.

Et maintenant, il paraît qu’on veut tous des parfums sucrés qui nous réconfortent en temps de crise !
Je pense qu’au bout d’un moment, il est temps de passer à autre chose. Il faudrait faire pareil, mais avec des notes salées.

Y’a-t-il des matières première que vous aimez particulièrement ?
Il y en a plein ! L’un des mes grands favoris est le vétiver. L’ambroxide, qui est un ambre synthétique. J’aime les notes boisées type cashmeran, trimofix. Le patchouli est génial, l’elemi aussi. Avec seulement dix produits, on peut faire tellement de combinaisons, tout cela est infini ! J’adore expérimenter. J’aime utiliser un ingrédient en overdose lorsque d’autres parfumeurs mettent une pointe de ci et une pointe de ça. C’est pour ça que mes formules sont très courtes : je vous l’ai dit, je suis paresseux.

Combien de matériaux contiennent vos formules, en général ?
Quinze, vingt.

Diriez-vous que vous êtes un minimaliste dans la veine de Jean-Claude Ellena ?
Un peu, oui. Il est excellent avec les formules. Tout comme Michel Almairac. C’est l’homme le plus concis que je connaisse ! Et vous savez pourquoi ses parfums sont si beaux ? Justement parce qu’ils sont courts ! Ils ont des couilles, ils vont droit au but ! C’est comme un quartet en jazz : avec quatre musiciens, on peut faire tellement de choses. Chacun est là pour une bonne raison, chaque note a un sens. C’est ce que disait Miles Davis quand il s’est mis au free jazz : l’intervalle entre deux notes est tellement important que c’est à vous d’imaginer ce qu’il y a entre les deux. Dans le parfum, c’est la même chose : s’il est construit avec seulement quinze ingrédients, il sent un peu différent pour tout le monde.

Photographies: Sarah Bouasse 

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